La Cave

Installation de Eduardo Jorge & Viviana Méndez Moya

Mai 2013 à la quincaillerie

Elle a le point zéro à coudre : le commencement. L’échelle part du naufrage des doigts. Les piqûres qui auparavant étaient des points de départs, sont devenues quelques erreurs non lus. Quant aux sanglots, eux font partie d’un silence partagé qui hante des endroits arrondis et ouverts à l’absence de lumière. Elle a un théâtre dans les yeux : la mer. Son ancien prénom est « Attente », et bien qu’elle soit arrivé en retard dans le récit, elle flotte en plein commencement. Chaque jour on lui dit vague. On répète: vague, vague. On va lui faire un bord de mer, c’est la langue jusqu’au but. Son point de repère est le corps, il lui a servi pour nommer le départ d’une fuite masculine. Genre d’ange, genre de diable, la chasteté de l’attente lui a donné la puissance d’une machine célibataire. L’enfer impose la marche à pied, la présence d’une voix qui poursuit, un tissu très léger, un voile transparent composé de souffle, autrement dit, de paroles invisibles et touchantes. Une de ces voix vient d’une ancienne machine à coudre : “c’est la mienne”, dit-elle dans son ton d’image.

La fileuse fait partie des vœux fait pour éloigner l’ennui. Dans le voyage, il y a deux attentes. Et l’on voit que dans le pan de la robe, se croisent les mots et les dégâts du corps devenu tissus. On voit, d’un côté, les mains développer le silence, de l’autre les pieds battre la mesure de la traversé de l’enfer : la cave.

Il y a longtemps que je suis sur cette scène: on l’a regardé et nous nous sommes demandés le nom de la rue bien que dans son image, une autre était cachée : celle d’un ancien ami dans un corps inconnu. Il distribuait des morceaux de pain aux pigeons qui n’existaient pas encore mais presque. La rue ne lui disait rien et sa demande lui était retournée intacte. Son nom a été soufflé presque vingt pas après, comme si il avait été dit à l’encre noire déjà sèche. Entre toasts et zeste de beurre au café, son nom déclenchait un nouveau vol. Il restait suspendu à presque vingt pas. La courbure de l’angle de la rue qui sépare l’étranger habillé de l’ancien ami, suivait ses doutes et trouvait dans la ligne droite des faveurs presque perdues. L’image devient son plaisir, il lui revient soudain, la vue de quelqu’un qui fume en tablier, le pied au mur.

Après le passage de la bicyclette, des petits Jésus, tendant la main, croisent leur chemin. Ils souhaitent bonne chance, bon voyage en échange de centimes, regarde et prête attention pour quelques instants. Presque une réponse monosyllabique, monétaire, elle vient comme bonjour. Les dents suivent les mouvements horizontaux du corps : allez-y, le corps vous y amènera! La bouche, était-elle fermée à la demande de la rue? À l’aide ! L’image de l’ancien ami réapparait encore. Celle qui porte les traces du sommeil, qui a vu les pigeons et qui supporte les morceaux de pain ici bas. L’ami demeure dans la nuit, au bout de la rue inconnue. Il vient faire son geste, bien qu’il soit de l’autre côté de l’océan, car c’est au delà de la mer qu’est cachée la rue dans la phrase.

Ulysse s’est fait voler.
La cave était cernée d’eau, elle est devenue une île.
Ses pieds ont pris la poussière.
Ils existent maintenant dans quelques morceaux de cartes anciennes où ils sont devenus personnages.
Sa ruse à ses propres frontières et gravite autour du corps.
Comme une lumière de vers-luisants, points aveugles à la limite, ils sont là.
Ulysse n’a jamais pensé qu’il rencontrerait un jongleur sur l’île.
A la table, ce dernier lui a exposé les gestes de grossièreté, où, l’humain ne serait qu’une ligne limitrophe du souffle.
Il aspirait le silence des passages de lumière dans l’absence du corps.
Des revenants devenaient mimes pour encourager quelques travailleurs fatigués.
Ils sont plus morts que les morts, car ils sont en suspens.
On a formé deux armées avec eux à la table pour qu’Ulysse et le jongleur partent en échecs, exposer leurs trajectoires.
Échec après échec, le mouvement verbal de l’étranger gagnait le tonus suffisant à élargir le souffle de ses phrases.
Elles s’arrondissaient.
Les gestes de grossièreté grecs sont si différents des gestes grossiers des silences abrutis.
Le jongleur a proposé un défi à Ulysse – jouer à l’Œdipe perdu .
Une louche sur la tête, il s’est promené en cercle autour d’Ulysse, pour figurer, énigmatique, le mot grossier.

Eduardo Jorge